« J'étais sérieux, mais par perversion »

20070926

Perfect set.


Dans le cendrier, noir et massif, une cigarette se consumme et s'affole dans l'air tiède. Tu tentes de prédire la direction ou la forme que la fumée grise pourrait prendre, mais en vain. Sûrement qu'à l'autre bout du monde, un battement d'aile, d'un quelconque oiseau sur sa branche, est venu jusqu'ici offrir des conséquences que tu ne peux qu'observer, passif. A moins que... Soudain, tu écrases le mégot en petites saccades sur les bords du cimetières des poussières; l'histoire est réglée. Et c'est justement le moment que choisit le serveur pour t'apporter ton Drink. Le geste est souple, discret et professionel, l'employé suit le protocole, dessous de verre et addition délicatement glissée sous le fameux cendrier. Tu penses alors, bizarrement, que le type doit partager ta réflexion, pensant lui-aussi qu'un battement d'aile lointain pourrait venir souffler son petit bout de papier de merde, et qu'il serait regrettable que son client ne soit pas rappeler à ses obligations pécunières pour si peu de précautions. T'inquiètes pas mec, te dis-tu, t'auras ton fric, sauf si t'as oublié de mettre une putain d'olive au fond de mon verre. Dans le club, pour l'instant, pas de musique, juste des conversations qui plânent au-dessus des tables. A bonne distance, sur le côté gauche de la salle, tu aperçois le crépuscule au travers d'une baie vitrée sur laquelle se reflète également la silhouette élégante d'une femme, apparemment trop occupée à engueuler un connard à l'autre bout de son téléphone; le monde est petit. Et ce crépuscule, qui s'étale et filtre à l'envers de la vitre, d'où vient-il? Tu te dis que la fin de journée ou le petit matin, de toute façon, c'est du pareil au même. Mieux, tu prends conscience, peu à peu, qu'il s'agit d'un autre intervalle, minuit. En fait, cette lumière crépusculaire n'est que le bruit de fond d'une ville qui ne s'arrête jamais - en tout cas pas tant que le temps sera de l'argent. A proximité, disons à deux ou trois tables, un homme éclate de rire. Aucun rapport avec ton activité cérébrale, mais cela porte à confusion. Un sourire pincé au coin des lèvres, d'un geste ample tu te saisis alors de la pochette d'allumettes posée juste devant toi, observant ce nom, Bradley's. Le bout d'une nouvelle cigarette crépite, sous tes yeux, quand tout à coup les choses se mettent à bouger tout autour de toi. C'est l'heure du deuxième set. Kenny Barron, le grand pianiste, remonte sur l'estrade pour saupoudrer les âmes de quelques notes connotées. Que fais-tu là, assis, à patienter, à fumer, à boire? Tu t'interroges. Tu réfléchis, puis plus rien. Tu attends sûrement quelque chose, mais tu cesses d'y penser.

mp3 Kenny Barron Trio/ twilight song (live at Bradley's, NYC)
Kenny Barron (p) - Ray Drummond (b) - Ben Riley (dm)



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