« J'étais sérieux, mais par perversion »

20071018

Continuum.


Attends, t'as deux minutes? J'ai une histoire à te raconter, une rencontre. Un truc que j'aurais pu vivre, en fait pas trop mais au fond tout est possible, non? Faut juste fermer les yeux, ça se passe de l'autre côté de la vie comme dirait Céline. Cela s'est donc peut être passé aux Etats-Unis, bonjour Miami, il y a environ 20 piges je crois.
Par une belle journée d'un été tirant sur sa fin, je décide d'aller vagabonder dans un parc histoire de saluer la belle nature. De temps à autre, il est bon de brîser la bulle urbaine pour respirer l'air neuf des arbres et des petits lacs - aménagés par l'homme, certes. La peau légèrement moite, me voici donc posé sur un tapis d'herbe, assis tout en nonchalance, immobilisé, entrain de regarder quelques oiseaux s'amusant à ma droite. Soudain, je sens une présence sur ma gauche. Je tourne doucement la tête, et apparaît l'étrange silhouette d'un homme à la démarche, comment, marginale. Il porte en bandoulière, dans son dos, une guitare dont je ne vois que le long manche dépassé de ses épaules. Le type tient également d'une main ce que je pense être un ampli, le genre de modèle portatif, en tout cas pas mal cabossé son truc. Arrivé à ma hauteur, il me demande sèchement une cigarette. Ce mec a l'air bizarre, nerveux, à tout les coups shooté à je ne sais quelle dope, une dégaine de pseudo clodo, néanmoins son regard me dit autre chose, une profondeur, peut être même une sérénité - à tout dire cela semble vraiment paradoxal. Bref, je lui donne sa clope et il s'écarte vite fait, déambulant en bohêmien jusqu'en un point précis, sûrement son coin fétiche, encore à proximité.
Les minutes passaient, quand peu à peu j'ai réalisé que le mec s'etait mis à jouer sur sa guitare. Je dissipai alors quelques pensées, futiles, pour tendre l'oreille à cette musique qui semblait emplir le lieu de notes folles. Il joueait de la guitare basse, debout, torse-nu, les genoux fléchis, légèrement arc-bouté sur son instrument câblé à un ampli autonome. Au fil des mélodies, je commencais à me rendre compte de la virtuosité de ce type. Tout simplement, je n'avais jamais entendu ça. Jusqu'ici pour moi, une basse n'était qu'un instrument second-couteau, essentielle oui, mais en retrait, à l'arrière-plan. Seule, elle ne pouvait pas faire le poid, ridicule: la ligne de basse ne fait pas la mélodie. Mais là, maintenant, d'un son sourd et métallique, principalement centré sur les mediums, cet enfoiré réussissait à extraire pleins de petits machins incandescents, mais surtout à raconter de belles histoires. Je suis donc resté planté sur le sol, à m'abreuver de cette beauté jaillissante pendant longtemps, au moins, en fait jusqu'à ce qu'il s'en soit allé, ailleurs. Après son départ, je ne bougeais toujours pas, trop occupé à tenter de saisir l'amplitude de ce que je venais tout juste de vivre, assis, au milieu de ce parc, par une journée chaude et sèche que je n'oublierai sans doute plus.
La vérité sur cet homme, je ne l'ai sû qu'un peu plus tard, environ un mois après, en découvrant la photo de Jaco, John Francis "Jaco" Pastorius, le type du parc, dans un quelconque journal - pas de doute c'était bien lui. Au fil de l'article, il était question d'un grand musicien, adulé et respecté, hip chez les kids, prophète d'un jazz-fusion qui avait changé la donne musicale à coups de happenings au sein des Weather Report. Et puis la légende, plus jeune, à la suite d'une jam, un black un peu louche s'était approché de lui pour le convaincre de monter un groupe ensemble. Jaco, qui avait déjà des projets sur le feu, avait simplement répondu: "non, Jimi... j'ai déjà mes trucs" - c'était Jimi Hendrix. Cependant, sa biographie tirait vers l'étrange. Ses dernières années, Jaco s'était peu à peu éloigné des ovations et des gros chèques, sorte de fugue. Maniaco-dépressif et amant des drogues dures, on le disait devenu clodo, clochard céleste errant avec son instrument aux quatre coins des States, voire plus loin en Europe, en Italie par exemple, traînant ses démons comme son ombre, dark. D'un simple coup de fil, il aurait pu retrouver le chemin des studios, et les dollars, mais non... tout juste donnait-il quelques gigs à droite à gauche pour le fun. On le retrouverait dormant en t-shirt dans la neige, à poil sur une estrade pour taper un solo ivre-mort, ou le plus souvent mêlé à des rixes ridicules, logeant sous les ponts ou chez des fans compatissants. En fait, quelques jours après notre rencontre, au coeur de ce parc, Jaco s'était embrouillé pour de bon avec le patron d'un club de Fort Lauderdale, près de Miami. La tragédie se sera soldé ainsi: ce soir-là le videur avait décidé de lui faire sa fête, feu d'artifice de poing américain au fond d'une ruelle, sous un lampadaire terne, même les chiens errants s'étaient tus. A moitié mort, Jaco allait succomber à ses blessures au bout d'une lutte physiologique de deux semaines, sans jamais s'être vraiment réveillé, le 21 septembre 1987, 35 ans, soit peu après que je l'eusse entendu pour la première fois. Mais depuis ce jour, pour moi, il ne peut que rester vivant, un peu éternel quoi.

mp3 Jaco Pastorius/ opus pocus

youtube Jaco Pastorius/ solo (live)

youtube Weather Report/ teen town (live)



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