
Nous nous étions rencontrés un soir de février, près des quais, moi sous la capuche de ma parka, lui sous un bonnet de couleur vive. On s'était mis à discuter, de tout, et de rien, poliement. Il faisait vraiment froid, et je gardais les mains dans mes poches. Lui, égal à lui-même, ne pouvait s'empêcher de marquer chaque phrase par des gestes un peu fous. Apparemment, il en avait rien à foutre de se gêler les doigts, ces derniers pianotant dans l'air brumeux comme autant de messages subliminaux. Mais peu à peu, en raison de la température et d'un flot ininterrompu de paroles monotones, je me suis retrouvé dans un état hypnotique de semi endormissement. Comment dire, j'étais déconnecté, presque totalement. Ma conscience n'était plus du tout réglée sur la conversation, je vagabondais au fil de petites pensées décousues, petits rêves. Et ce processus fut pour le moins intense, car par la suite j'étais physiquement recinqué, comme après un saut dans le sommeil réparateur. Mais là est l'embarras. Pendant ce temps de somnolence, les choses du réel m'avaient complètement échappées. Alors, en revenant à mon interlocuteur, cette nuit de froideur, dehors, je ne comprenais pas pourquoi il était entrain de crier à plein poumon. Qu'avait-il pu se passer durant ma courte "absence"? Il paraissait soudain nerveux, fiévreux, et ses propos en étaient devenus malsains. «Ecoute-moi bien, si je plonge, tu plonges avec. Tu m'entends? Tu vas me suivre... me suivre... en enfer. Choc thermique, ça te dit? On va boire la tasse mec.» Effectivement, l'eau toute proche était sombre et sans doute mortellement glaciale. Putain de merde, pourquoi déblatérait-il toutes ces conneries avec des yeux injectés de sang? Désemparé sur le coup, puis énervé, je lui ai donc simplement répondu un truc du genre: «Espèce de fils de pute, je pige que dalle à tes conneries. Je me casse.» Là, je m'en vais, sec, et commence à marcher en direction d'un ailleurs. Mais très vite, je me suis retourné, regard froid, pour lui lancer: «Sans déconner, t'as pas honte de jouer le mec borderline avec ton faux monologue de film underground de mes couilles. Saute, vas-y saute. Va te baigner connard. Tu veux mourir, ouais, fais-moi un beau plongeon, je regarde.» Nom de Dieu, j'avais à peine fini ma dernière syllabe que ce trou du cul s'était jetté à la flotte avec toute la gestuelle d'un désespéré chronique; une scène effroyable. Merde, c'est dingue un truc pareil. Un peu abasourdi, me demandant quoi faire, je me suis allumé une clope m'y reprenant à plusieurs reprises à cause du vent, et je suis parti, au ralenti. Il y avait tous ces sons, les cris étouffés par l'eau, vraiment glauque cette histoire. En fait, j'étais déjà loin. Juste avant, en partant sèchement, je ne m'étais pas retourné, non. Mais en quittant ce mec et sa conversation criarde de suicidaire, j'ai tout naturellement poussé le raisonnement, comme ça, d'un trait et plouf... En cours de journée, j'avais dû bouquiner des bribes de Cioran.
The Yardbirds/ what do you want
Johnny Horton/ when it's springtime in Alaska
Aelpéacha/ pour le réchauffement
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